En

Les membres du Jury

Michele de Lucchi,
architecte, président du Jury
(Italie)
Chantal Hamaide,
directrice de la rédaction du magazine Intramuros
(France)
Pascale Mussard,
vice-présidente de la Fondation d’entreprise Hermès et directrice artistique de « petit h », maison Hermès
(France)
Penny Sparke,
professeur d’histoire du design, Université de Kingston
(Royaume-Uni)
Pierre-Alexis Dumas,
président de la Fondation d’entreprise Hermès et directeur artistique général de la maison Hermès
(France)
Oki Sato,
designer
(Japon)

Interview Michele De Lucchi

Michele De Lucchi, président du Jury du Prix Émile Hermès 2014

Il fut à la fois le disciple et le complice d’Ettore Sottsass avec qui il fonda le légendaire mouvement Memphis dans les années 1980. De cette période de créativité débridée, Michele De Lucchi, 63 ans, a gardé la vision optimiste d’un design pensé dans une réflexion globale sur l’environnement humain. Aujourd’hui, cet architecte de formation se consacre aussi bien à des projets de bâtiments publics ou privés qu’à la conception d’objets du quotidien. Avec toujours la même obsession pour la simplicité des choses et des usages.

Que représente pour vous cette notion d’ « un temps pour soi » ?

C’est un thème fondamental que j’aime particulièrement car le métier de designer est un métier très relationnel qui consiste pour beaucoup à écouter les autres. Dans mon agence à Milan, je passe mes journées à échanger avec mes collaborateurs, architectes et designers. J’éprouve ensuite le besoin vital de me retrouver seul chez moi dans mon environnement, entouré des choses que j’aime et qui ont un sens pour moi. Je pense que pour bien se connecter aux autres, il faut savoir se reconnecter à soi-même.

En quoi est-ce une question pertinente à adresser aux designers d’aujourd’hui ?

Parce qu’avec le développement technologique actuel et l’émergence des réseaux sociaux, nous avons plus que jamais besoin d’être informés de notre propre existence. Être designer, ce n’est pas seulement savoir concevoir et dessiner des objets. C’est trouver les moyens de rendre chacun capable de créer une scénographie où jouer l’histoire de sa vie. Cette question est difficile, car complète. Elle est en prise avec la réalité et il n’existe pas de réponse toute faite.

Qu’avez-vous pensé des propositions des candidats ?

J'ai trouvé leurs idées très intéressantes et variées. Un designer a même imaginé une application informatique. C’était la première fois que je voyais arriver ce type de projets dans un concours de design, cela m’a beaucoup impressionné. Avec ce Prix unique en son genre, la Fondation d’entreprise Hermès offre aux jeunes une occasion formidable d’explorer de nouveaux territoires. Pour les finalistes, c’est aussi la possibilité de dépasser le stade des idées et de se confronter aux prototypes, donc au projet en grandeur réelle. Le tout sans avoir à répondre à des contraintes commerciales qui limiteraient leur périmètre de travail. Ils peuvent ainsi pleinement se consacrer à la question de l’homme dans son environnement et imaginer des conditions de vie meilleures. Ce qui est le propre du designer.

Si vous aviez été à la place de l’un des participants de cette édition du Prix Émile Hermès, qu’auriez-vous proposé ?

Enfant, j’adorais m’isoler quelques instants allongé sous mon lit. C’était mon lieu à moi, une sorte de maison privée dans laquelle je me sentais très bien. Aujourd’hui encore, j’adorerais trouver un endroit secret comme celui-là.

Vous travaillez aussi bien sur des projets d’architecture d’envergure que pour le design industriel ou la conception d’objets en série limitée. Comment appréhendez -vous ces changements d’univers et d’échelle ?

Ce sont certes des productions et des temps de réalisation très différents, mais dans ma tête, il s’agit de la même chose. Je me préoccupe, dans tous les cas, de l’homme dans son environnement, qu’il s’agisse de l’extérieur avec l’architecture ou de l’intérieur avec le design. Les projets de recherches, que je mène avec ma collection autoproduite « Produzione Privata », m’offrent, quant à eux, la possibilité de me mettre moi-même dans la position de l’entrepreneur. Je comprends ensuite bien mieux les contraintes de mes interlocuteurs.

Le métier de designer a beaucoup évolué entre le moment où vous avez démarré votre carrière et aujourd’hui. Qu’est-ce qui a le plus changé selon vous ?

La technologie, évidemment, mais de façon positive. Les designers ont aussi pris conscience de la nécessité d’étudier l’évolution des styles de vie. Nous voyons désormais la maison comme une collection d’objets différents et nous sommes plus libres qu’avant de créer, d’innover et d’influencer de nouveaux comportements.

Quel est le meilleur conseil que l’on vous ait donné à vos débuts ?

À l’époque où j’étais son élève, Ettore Sottsass, « mon maître », m’a dit que si je voulais comprendre le monde et le faire avancer, il fallait que je l’explore par moi-même et que j’aille à sa rencontre. C’est ainsi que j’ai été en Inde, au Japon, aux États-Unis. Ce furent des voyages fondamentaux qui m’ont poussé à sortir de mon caractère un peu trop solitaire. Il avait mille fois raison.

Et quels conseils donneriez-vous à votre tour à la nouvelle génération ?

Aimer le monde d’aujourd’hui. Ne pas être critique, mais positif pour ce monde et tenter de comprendre ce qui fonctionne. C’est la seule façon de pouvoir avancer et créer. J’ai toujours eu la conviction que le monde se construisait grâce au bonheur des choses.