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Un temps pour soi

Depuis sa création en 2007, le Prix Émile Hermès est destiné à soutenir l’innovation et à promouvoir de jeunes talents dont la réflexion prospective accompagnera l’évolution de nos sociétés et de nos modes de vie. Pour la troisième édition de ce Prix, la Fondation d’entreprise Hermès a choisi une thématique qui permet une réflexion sur un besoin important : permettre un temps calme, proposer une pause, une interruption momentanée, se ménager la possibilité d’une suspension des flux dans un monde rapide, qui se nourrit du continuum ininterrompu des actes, des pensées et des obligations.

L’homme a toujours eu besoin de manifester le désir de la suspension des activités courantes

Bien avant la théorisation d’une société des loisirs par Thorstein Veblen à la fin du XIXe siècle, l’homme a souhaité organiser la possibilité de s’isoler momentanément ou de façon durable. Il s’agissait de rompre avec son travail quotidien, autant pour réfléchir que pour laisser ses pensées vagabonder. Ce désir ouvrait à une très large gamme de possibilités : l’activité artistique comme temps "à part", la lecture, la prière pour certains, le rêve pour d’autres, l’écoute, la discussion particulière voir le conciliabule avec un autre ou soi-même, le repos du corps etc. L’histoire mobilière a, au cours des siècles, inventé de nombreux meubles ou dispositifs spécifiques à cet exercice de solitude volontaire et désirée, qu’il soit de quelques minutes ou de quelques heures.

Se retrouver

On peut poser comme hypothèse que la simple présence ou possession d’un mobilier adapté permettait déjà en partie d’assouvir et/ou d’exercer ce temps ou ce droit à la paresse. Ces assises répondaient aussi à un besoin social qui marquait en société ou pour la société, l’usage admis de ces moments de loisir où se retrouver avait de l’importance. De la chauffeuse à la fumeuse, de la méridienne à la liseuse, de la voyeuse au fauteuil club, du confident au cosy, s’égrènent les habitudes culturelles et les moments particuliers permettant seul(e) ou en société, le repos ou le commerce de l’esprit, des positions ou attitudes plus délassées. Parfois accessoirisé ou accompagné, ce mobilier, alors principalement des assises proposant des niveaux de confort différents, pouvait être transformable, escamotable, ambulant, basculant, comprenant un pupitre articulé, des rangements intégrés, des parties mobiles, offrant une ouverture sur la concentration, le recueillement, la méditation, la réflexion, la lecture, l’écriture, le dessin, l’écoute de la musique ou l’utilisation d’équipement digital. Finalement, il augure de la possibilité à créer un environnement, un petit univers particulier et dédié, presque un habitacle temporel ou mental au sein duquel les postures corporelles sont étudiées avec précision...

Le design et ses typologies

Un des souhaits de l’homme moderne fut de pouvoir, au contraire, jouir de l’activité de la ville et de la trépidation des nouvelles possibilités qu’elle offrait. Le design, au Bauhaus par exemple, proposait aux jeunes étudiants, de « libérer les forces créatrices » (durant le « cours préliminaire » ou Vorlehere), de s’ouvrir à ce nouvel état de l’homme moderne où la maison était une machine à habiter, où la chaise était une machine à s’asseoir. Pour autant le repos, la vacance, le relax, la décontraction ou la nonchalance d’un moment ne furent jamais oubliés : la célèbre chaise longue à bascule de Charlotte Perriand et de Le Corbusier, le bien connu "fauteuil de grand repos" et ses exemples célèbres de Eileen Gray, George Nelson ou Jean Prouvé jusqu’à la fantasque Mama de Gaetano Pesce...

Le design a reconnu ce moment, mais il l’a peut-être dans une certaine mesure restreint à quelques typologies d’assises, que les années 1970 et 1980 ont poussé à plus d’explorations des besoins physiologiques, des nécessités morphologiques liées aux évolutions sociales d’une société qui s’émancipe...

Aujourd’hui

Le design s’ouvre à des enjeux multiples et croisés. La société a intégré des changements, les évolutions techniques actuelles considérables, rapides peuvent être partie prenante de ces moments de retrait. Il semble alors important de poser ou reposer la question d’un environnement, d’un mobilier, d’un ou de dispositifs qui puissent permettre de multiples fonctions et positions associées au bien-être et à une activité personnelle de détente, de création ou de concentration et qui permettent une halte dans l’agitation quotidienne, une trêve dans l’éparpillement des informations, un répit dans le tourbillon des sollicitations sociales et professionnelles.

Un dispositif pour des cultures différentes

Si ce besoin appartient à toutes les cultures, toutes l’ont cultivé différemment. Il convient de souligner que nous avons appris de tant de civilisations et d’époques à nous relaxer, à adopter différentes postures, à pratiquer différents modes de retrait, de décontraction ou de concentration. Aujourd’hui, certaines utilisations ou certains usages sont transculturels et participent à tous les aspects de la vie sociale et culturelle humaine qu’elles qu’en soient les origines.

La troisième édition du Prix Émile Hermès, à travers sa thématique "Un temps pour soi", impliquera une profonde observation des modes de vie, des postures, des gestuelles, des besoins sociaux et culturels des individus, de ce qui nous est commun, de ce qui nous est différent mais dont le partage est source de richesse d’esprit, ainsi qu’une capacité à créer hors des stéréotypes. Le dispositif, habitacle, petite architecture ou mobilier, qu’il soit envisagé de la façon la plus simple à produire ou mettant en jeu la technologie la plus pointue devra prendre en compte les principes de développement durable afin de réduire l’empreinte de l’homme sur une planète qui comptera bientôt 8 milliards d’habitants. Pour cette raison, le jury du Prix Émile Hermès demandera aux candidats d’intégrer ces multiples enjeux dans leur démarche de production et de diffusion.